Joli moment à ma fenêtre; lumière oblique, brillante, presqu’horizontale, sur le mur blanc et le toit gris mats; on imagine ces à-plats francs si « Hopper » sur une toile; l’appartement de l’autre côté du boulevard –vide puis à vendre puis vendu mais toujours vide– renvoie une image jusqu’à la caricature : la découpe des fenêtres, rectangle de lumière sur un pan de mur, un chambranle de porte; le mystère simple d’un appartement sans aucune présence humaine –et même ici sans aucun meuble.

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Belle question [en]

19 Jan 2009

Chez Fulghum (que j’apprécie de plus en plus):

He had a chance to consider something he had seen written on a restroom wall: “What if the question is not Why am I so infrequently the person I really want to be? – but Why do I so infrequently want to be the person I really am?”

[Et si la question n’était pas : pourquoi suis-je si peu souvent la personne que je veux vraiment être? Mais : pourquoi je veux si peu souvent être la personne que je suis vraiment?]


Jolie idée trouvée ici; pareil, ça sert à rien…

Décidément, Providence est une ville farouchement Hopper.

Ces derniers jours, alternances de temps gris et doux puis beau et froid; lumières de jour et de soir (ah, les lampes à abat-jour chez EH!) .

De la fenêtre de mon hôtel, je contemple en permanence un immeuble années 20, en béton imitant la pierre de taille; fenêtres à guillotine, colonnes, balustres et corniches, toit en ardoise, oeils de boeuf… c’est une annexe du City Hall.

Ce week-end, des lumières oubliées allumées font un tableau parfait: une applique en opaline éclaire faiblement un couloir (naturellement vide); à l’étage au-dessous, une suspension éclaire la banquette d’une salle d’attente aux murs verts, bois sombre et formes raides et arrondies; sur le côté, une rampe d’escalier projette une ombre nette sur les marches. [Je n’y pensais pas, mais on peut voir « Stairway at 48 rue de Lille », 1906].

Tout est là, immobile, en attente d’on ne sait quoi, le vide rendu encore plus frappant par l’absence de lumière à toute autre fenêtre de l’immeuble.

La nuit environnante fait ressortir la lumière pâle des fenêtres.

Regret de ne pas avoir un appareil photo.

A l’arrière plan, toujours le même gratte-ciel en béton (Bank of America, 1928) : une splendeur, des airs de forteresse Arts Nouveau, un étagement des volumes comme on n’en fait plus…

Belle citation de R.L. Stevenson, reprise par Pascal Quignard (que j’adore) [Chez Pierre Assouline, que je suis avec assiduité] :”Les enfants de parents qui s’aiment sont des orphelins”.

« J’ai vu samedi (avant de reprendre l’avion pour Paris) une superbe expo Hopper au Museum of Fine Arts de Boston… elles y sont toutes, les plus connues (Nighthawks, Shopsuey, Sunday morning…) et que c’est beau!!!

Mais ma découverte, surprise, stupéfaction, ce sont les aquarelles. C’est du scalpel, le regard pur, incisif, décidé; nu; difficile de décrire l’impression devant ces scènes qui –presque toutes– se retrouveront dans une toile à la peinture à l’huile…

Je me prends à regretter que ces aquarelles ne soient –presque toutes– ‘que’ des paysages et extérieurs (le paysage de Two Lights dans sa nature même, quand même!) ; que serait-ce, qu’aurait-ce été que d’avoir des aquarelles (préparatoires?) aux grandes scènes d’intérieur?…

Pourpre, violine, rose, orange, or, gris et bleu, violacé, Tyrien; bariolé; tragique et paisible.

Le coucher de soleil hier soir sur Providence était Hopper-issime : le ciel immense, la skyline en négatif sur la lumière horizontale; frontale; violente et douce.

Impossible de ne pas penser à E.H.; je ne retrouve pas les tableaux auxquels je pense (à suivre).  [C’est probablement Railroad sunset, 1929]

Eloge de l’erreur

29 Mar 2007

« Tout autant que le prodige suscite notre admiration, l’enfant maladroit se fait aimer par ses erreurs et nous met sur la voie de l’action juste… » (proverbe soufi)

Très joli recadrage de mon ami Hervé K.

Fantastique lumière, ciel bleu de glace (il fait moins 25 °C) –la météo a annoncé ce matin qu’il fait moins 49 °C au nord du Québec! Difficile à imaginer.

Décidément, les images que j’ai sous les yeux ne collent avec aucune des images de Hopper que je connais (neige, congères, passants enchifrenés) , même si des lieux et des choses seraient ressemblantes.

Montréal est une ville très « Hopper » —gros immeubles gris boursouflés des années 1880-1920, corniches, pilastres, colonnades et balustres ; lumière (toujours) d’hiver, jaune et longue (Souvenir des parties intactes de Magdebourg; même impression de bâtiments bouffis comme des gâteaux à la crême; Magdebourg, une ville Hopper ?)
Promenade ce matin —dimanche—par les rues vides et silencieuses.
Les ombres nettes des immeubles découpent les rues en oblique ; rythme lent, chaud et froid (il fait moins dix °C, on annonce moins vingt-cinq pour après-demain).
Ces immeubles si typiques de la peinture de Hopper (par exemple dans « Night hawks » ou par la fenêtre de « Sunlight in cafeteria » 1958) je ne les ai pas vus aux USA (détruits ?) ; ils sont si présents, si notables ici.
L’hôtel St Jacques, avec ses corniches et ses rideaux rouges, me fait irrésistiblement penser à l’ouvreuse de « New York Movie » (1939)—peut-être pas à l’ouvreuse, justement, mais à tout le reste : colonne, velours, etc.
Naturellement, à ma ballade de ce matin manquait un ingrédient essentiel chez EH : la personne (homme ou femme) solitaire, silencieuse et immobile, regardant vers le peintre.
Il est vrai que par moins dix, les gens ne se penchent pas à la fenêtre pour regarder.

[update] Question inopinée : il n’y a pas d’hiver chez Hopper ? Impression d’avoir toujours des lumières chaudes, ou d’été ou de  pays chaud. A voir.

Beckett

06 Oct 2006

Pensée de Samuel Beckett « Combien de malheureux le seraient encore plus s’ils avaient su à quel point ils l’étaient »… Pourquoi ai-je immédiatement pensé à Hopper ?

Grands moments Hopper depuis hier. Je suis à Providence (Rhode Island), la lumière est superbe, et je vais de tableau en tableau avec jubilation : maisons en bois à pignon et galerie, buildings en béton des années 20, tout est référencé, daté, ‘reliable’ à EH et sa peinture ; bref regret de ne pas avoir d’appareil photo ; et puis dans le même mouvement : à quoi bon ? ça serait quoi une photo à la Hopper ? (à suivre).

Une lumière dorée, chaude, horizontale sur les murs aveugles en face de ma fenêtre ; au loin les buildings qui se détachent sur le bleu du ciel (pas Hopper, le building de 30 étages…).

Imaginer la pâte d’EH sur le tableau ?

« Peut-on dire que la peinture d’Edward Hopper est existentialiste, et pourquoi? »
–vous avez quatre heures. ;-)

Cet immeuble de briques fin XIXe qui se détache, tout isolé, sur le ciel clair et dans la lumière de l’après-midi, à droite du Sacré Coeur (pas très Hopper ? Va savoir).
Il y manquerait peut être une traîne de nuages blancs (comme ceux de ‘Lighthouse at Two Lights’ 1929) ; on y trouve en tout cas les couleurs franches : le rouge sombre de la brique, le blanc cassé des parements de pierre, le bleu clair soutenu du ciel, et bien sûr la lumière du soleil ; il suffirait du bon angle pour avoir une idée passable (un Hopper inconnu de la période parisienne…).

Retrouvé sur un site (découvert par hasard) le toujours délicieux Love song of J. Alfred Prufrock.

Ça me fait toujours autant d’effet –combien ? Trente ou quarante ans après ? Je n’avais jamais pensé aussi clairement aux images qu’il crée comme de purs « instants Hopper » ; ça commence doucement :

Let us go then, you and I,
When the evening is spread out against the sky
Like a patient etherised upon a table;
Let us go, through certain half-deserted streets,
The muttering retreats
Of restless nights in one-night cheap hotels
And sawdust restaurants with oyster-shells:
Streets that follow like a tedious argument
Of insidious intent
To lead you to an overwhelming question …
Oh, do not ask, “What is it?”
Let us go and make our visit.

Et là, comme en musardant, on tombe sur un tableau de Hopper caractérisé (disons : ‘Sunday’, 1926) :

Shall I say, I have gone at dusk through narrow streets
And watched the smoke that rises from the pipes
Of lonely men in shirt-sleeves, leaning out of windows?…

L’absence

09 Mar 2006

Pensée fugitive : curieusement, j’ai l’impression que toute la peinture de Hopper est à propos de l’absence.
Les regards détournés disent la pensée pour l’absent, les regards de face fixent celui qui est hors du tableau (EH lui-même)…
Bien sûr les tableaux vides d’êtres humains renforcent cette impression (le phare, la station service?) –une impression à confirmer ou nuancer? (à suivre)

Dans une rue bordée sur tout un côté par un immense mur aveugle en briques (un dépôt pour les bus de la RATP où travaillait René, un ami de mes parents)–une rue vide, un dimanche après-midi en été, soleil légèrement oblique, lent, plombant.

Venant de nulle part, probablement par une fenêtre ouverte (ouverte seulement ces jours-là, de soleil?), on entend un piano hésitant (première invention de Bach), appliqué, maladroit et touchant.

Je me fais –inévitablement– l’image d’une fille qui ‘travaille son piano’; imaginer le Hopper qu’elle aurait fait?

Mixons avec Delvaux et nous avons une jeune femme aux cheveux longs, blonds, (nue ? Hopper aussi), qui joue assise sur un tabouret blanc en regardant dans le lointain, par delà les partitions, à travers une fenêtre…la lumière est nette, oblique (donc) et chaude; les ombres sont nettes elles aussi.J’ai écouté longtemps.

Des images vides ?

30 Déc 2005

Quelque chose comme une vigilance, un regard très présent, « aux aguets ».

Il y a aussi un mystère; pas d’explication, pas d’anecdote, pas de «genre» identifié ; par exemple les personnages nus n’appartiennent pas au genre «nu» (comme ‘nu artistique’ ou ‘nu académique’ ou ‘nu d’atelier’) ; ce sont plutôt des scène ‘naturalistes’ –à la limite le peintre n’est pas censé être là.

Au fond c’est un regard photographique ; ou bien une expérience mentale : qu’est-ce que ça serait que de voir par les yeux d’Edward Hopper…

C’est peut-être pourquoi je ressens ces tableaux comme porteurs d’une émotion très présente, —difficile à nommer : pathétique ? Regret, nostalgie ?

Je pense au « wunschloses Unglück » (Le si pauvre « malheur indifférent » de la traduction française).

Je vois de la tristesse, mais comme si, face à l’’indifférence du monde, le tableau voulait dire : « tu ne t’occupes pas de moi, eh bien je t’ignore ! » (oxymoron parfait).

Pourquoi Hopper ?

29 Déc 2005

Un instant Hopper est pour moi lié à une sensation d’engourdissement, une envie de vie végétative…un moment de la vie réelle qui me projette dans les impressions que me donnent les tableaux de Hopper.

Il y a dans les tableaux de Hopper des gens fatigués qui se reposent –comme le clown qui fume une cigarette—des gens le regard perdu, les yeux dans le vague, qui regardent au loin, par la fenêtre ; souvent assis ailleurs que sur des chaises (une balustrade, un trottoir, un lit) ; des gens absents, qui rêvassent ; des gens qui sont absents aux autres.

Il y a aussi des lumières d’après-midi, j’y sens une tiédeur, quelque chose du cocon, et des moment suspendus –les personnages sont presque toujours immobiles—ce sont comme des fragments d’éternité, comme si la décrépitude pouvait s’arrêter.

Je retrouve la lumière immobile des fins d’après midi, dans la vallée du Loir, quand les ombres des haies de peupliers sont immenses, et qu’on perçoit ce court moment d’arrêt avant le crépuscule, ce temps immobile lui aussi ; et qu’on se dit que si on pouvait rester là, comme ça, peut-être on accèderait à l’éternité.

Un moment de magie dans un café de la rue des Ecoles (Paris, France).
Du bar où je prends mon sandwich, j’aperçois dans la cuisine une image tout droit sortie d’un tableau (inconnu) d’Edward Hopper :
dans la lumière très crue, verticale, jaune, à gauche, appuyé contre un meuble en métal, un homme en tablier bleu bavarde avec une femme –au centre– elle aussi en tablier bleu, mais dont je ne vois qu’une partie : un meuble en surplomb coupe son visage horizontalement, et je ne la vois que depuis les cernes des yeux jusqu’aux pieds; une femme mince, en pantalon quelconque, les bras croisés; plus à droite, le meuble qui sépare le bar de la cuisine, le percolateur et le bar lui-même.
Le bar est calme, presque vide ; cette semaine entre Noël et le jour de l’an… et il est tôt pour déjeuner.
L’homme est mince, brun, il parle de façon animée, avec des mimiques et de gestes de la main (pas très Hopper, ça…).
Je me demande un instant si une photo rendrait l’impression que j’ai. Comme si j’avais par inadvertance pénétré dans un coin de « Nighthawks ».
Cette impression de solitude, de silence, la lumière immobile chez Hopper, même la lumière oblique du soleil. Peut-être que Hopper voulait réaliser ça : créer des instants d’éternité?